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Publié le 14 août 2017 | Multidisciplinaire

Apprentissage expérientiel et narration numérique : un puissant duo

L’apprentissage expérientiel permet de passer de la théorie à la pratique. En même temps, cette approche permet aux étudiants de se découvrir eux-mêmes, parfois de manière inattendue. La narration - ou mise en récit - numérique (digital storytelling) est une façon pour les étudiants d’enregistrer, de relater des événements ou d’être évalués sur leurs apprentissages par l’utilisation des technologies. Les milléniaux, que l’on appelle aussi la génération C (puisqu’ils ont un intérêt pour la création, la collaboration et la communication), semblent enthousiastes à l’idée d’utiliser des appareils et technologies mobiles. Lorsque les étudiants partagent leurs apprentissages par le multimédia, ils peuvent même nous transporter dans des communautés éloignées, comme celles des Premières Nations, et nous offrir un regard privilégié sur des endroits que nous n’aurons peut-être jamais la chance de visiter. La combinaison entre l’apprentissage expérientiel et la narration numérique est donc des plus inspirantes!

À la session d’automne 2016, je me suis entretenu avec Jeffrey Barnes et Julia de Montigny, 2 enseignants du Collège Dawson qui organisent des excursions et qui ont accompagné des étudiants dans des communautés cries, comme Waskaganish, dans le nord du Québec. Ces excursions ont lieu au début de l’été et les étudiants qui y participent ne sont pas évalués de manière formelle. Les collèges offrent de l’équipement et un lieu physique favorables à l’apprentissage, mais il ne s’agit pas de la seule voie pour soutenir le développement personnel et la réflexion des étudiants, comme le montre bien l’entrevue suivante.

Julia de Montigny et Jeffrey Barnes prennent la pose aux côtés d’une figure historique pendant leur séjour à Waskaganish (crédit photo: Etienne Capacchione, Anacrusis Photography).

Pouvez-vous fournir un bref historique des excursions à Waskaganish? Quelle nation avez-vous visitée?

Julia : Jeffrey a lancé le projet Waskaganish il y a 6 ans. Il y avait un désir, en études environnementales (un profil dans le programme de Sciences humaines), d’intégrer un projet d’excursion pour permettre aux étudiants de transposer leurs connaissances sur le terrain. Après la signature de l’entente de la Paix des Braves et des référendums locaux, il a été convenu que l’eau de la rivière Rupert serait détournée de la communauté de Waskaganish et qu’Hydro-Québec ne développerait pas de projet sur les rivières Rupert et Nottaway. L’excursion était intéressante également pour les étudiants en service social et en photographie.

Jeffrey : L'idée du projet d'excursion vient du fait que le profil d'études environnementales souhaite sortir les étudiants de la classe et les placer en contexte appliqué.

J’ai rencontré un collègue qui travaillait sur des projets de développement dans des communautés cries. Nous avons échangé autour d’un repas et avons commencé à construire quelque chose. Ce qui n’était au départ qu’une liste de souhaits s’est transformé en conversations téléphoniques, puis en relation à long terme. Avant le premier voyage, je n’avais encore jamais visité Waskaganish. Les étudiants ont collaboré à notre itinéraire, en essayant de déterminer qui nous pourrions rencontrer dans la communauté. C’était une bonne façon d’intégrer la créativité des étudiants à notre voyage.

Au niveau institutionnel, je me suis adressé au collège et je me suis renseigné sur les permissions requises, les lignes directrices et le financement disponible. Je tiens à préciser que j’ai reçu énormément de soutien de la part du collège pour faire tout cela. Les premières excursions ont été organisées avant que Dawson n’ouvre son Centre des Premières Nations (First Peoples’ Centre). Notre premier voyage a eu lieu en 2011. Le directeur des études du Collège Dawson (qui était alors directeur adjoint) a été un important allié dans nos démarches et il s’investissait beaucoup auprès de Kiuna. [Note de l’éditeur: Kiuna est une institution collégiale pour les étudiants des Premières Nations affiliée au Cégep de l’Abitibi-Témiscamingue et au Collège Dawson. Elle offre des programmes dont le contenu repose sur la culture, les traditions et le patrimoine autochtones.]

Un reportage vidéo de l’excursion de 2014 à Waskaganish.

Comment sélectionnez-vous les étudiants qui prennent part à ce voyage?

Julia : Chaque étudiant en études environnementales reçoit l’information lors de présentations offertes par les enseignants. Les étudiants intéressés doivent fournir une lettre de motivation, puis prendre part à une réunion pour explorer leur compatibilité avant un voyage aussi intensif. Les étudiants se rencontrent et apprennent à se connaître en tant que groupe.

Jeffrey : La première excursion était ouverte à tous, mais les étudiants devaient tout de même poser leur candidature dans une lettre. Pour faire partie d’une excursion où les travaux ne sont pas exigés, il faut obtenir l’autorisation du collège.Les étudiants réfléchissent aux véritables raisons qui les poussent à vouloir s’investir dans ce projet. Nous discutons pour voir si ça « clique » entre les personnes. Cette année, des étudiants en Service social nous ont accompagnés. C’est leur département qui nous a contactés pour nous demander s’ils pouvaient participer. Plusieurs d’entre eux sont susceptibles de travailler dans des communautés du Nord. Une étudiante travaille aujourd’hui au Centre d’amitié autochtone de Montréal. L’excursion a été déterminante pour elle. Nous examinons scrupuleusement la candidature des étudiants en photographie et nous les formons à l’éthique et au consentement avant leur visite. Les autres étudiants ne prennent pas de photos de la communauté pendant leur séjour.

Comment les étudiants réagissent-ils au fait que cette excursion n’est pas évaluée?

Julia : L’excursion ne fait pas partie de la formation créditée. Ils se portent volontaires pour y participer. Elle dure environ 10 jours. Le fait qu’elle ne soit pas créditée n’est pas un problème. Il y a des avantages et des inconvénients. Ceux qui participent à l’excursion sont très motivés et autodidactes. Ils ne ressentent aucune pression pour performer. Il y a plusieurs avantages pour les étudiants, selon leur discipline:

  • Les étudiants en photographie développent leur portfolio
  • Les étudiants en service social bénéficient de cette expérience
  • Les étudiants en études environnementales voient le contenu de leurs cours se concrétiser

Jeffrey :Tous les étudiants considèrent cette expérience comme le couronnement de leur parcours collégial. Ils sont soulagés de pouvoir apprendre pour le seul plaisir d’apprendre, et non parce qu’il faut réussir une évaluation. Il y a une dimension humaine très forte qui repose sur les échanges et l’interaction. Cette expérience a une grande portée pédagogique, mais il serait difficile de la formaliser.

Le projet utilise la narration numérique sous la forme d’un reportage vidéo à propose de l’excursion. Comment vous est venue cette idée?

Julia : Je dirais que la création d’un reportage vidéo numérique a progressé naturellement, avec les étudiants en photographie qui souhaitaient documenter leur visite.

Jeffrey : Lors du recrutement initial des étudiants de la formation en Photographie professionnelle, il y avait une volonté de produire quelque chose, à l’issue de notre excursion, qui susciterait une sensibilité envers les communautés des Premières Nations et qui motiverait les participants à s’investir dans le processus. Les étudiants en Photographie professionnelle construisent leur portfolio tout en produisant un projet multimédia qui encourage les autres à réfléchir à leur visite. Un résultat inattendu après la création de ce média numérique est qu’une classe de 3e année du primaire m’a contacté pour une entrevue. L’un des modules d’apprentissage portait sur les communautés cries, et nous avons utilisé Skype pour pouvoir me transporter dans leur classe de manière interactive. Ce fut une expérience émouvante pour moi. Les élèves posaient d’excellentes questions, comme: « Pourquoi est-ce important que les étudiants rencontrent les communautés cries? » et « Pourquoi le gouvernement a-t-il oublié les Cris dans le projet d’Hydro-Québec? ». C’était à la fois difficile et enrichissant pour moi de répondre à leurs questions.

Quels sont les avantages du reportage vidéo et d’une approche comme la narration numérique pour les étudiants et les enseignants?

Julia : Plusieurs étudiants s’expriment mieux dans ce format créatif. J’aimerais faire de l’évaluation dans cette perspective et impliquer davantage les étudiants dans le processus - surtout ceux qui éprouvent certaines difficultés à bien articuler leurs propos. Les 2 méthodes d’évaluation - traditionnelle et par la narration numérique - peuvent sans doute coexister.

Jeffrey : Il faut obtenir l’autorisation du collège et des communautés que nous visitons. Même si nous l’avions déjà fait une fois, cela ne garantissait pas que nous pourrions répéter l’expérience. La vidéo est un média accessible qui permet aux gens de se remémorer, année après année.

Nous sommes à l’ère du numérique et les gens aiment consommer les informations dans ce format. Je pourrais très bien rédiger un rapport de 30 pages, mais si personne ne le lit, les gens n’auront aucune idée de l’impact que nous avons eu. C’est aussi un média puissant, puisque ce sont les étudiants qui le produisent. Ils veulent partager ce qu’ils ont fait ensemble. C’est très clair pour les gens qui regardent les vidéos. La narration numérique responsabilise aussi les étudiants face à leurs gestes et à ce dont ils sont témoins. Ils font des présentations en séminaire à Dawson sur ce qu’ils ont appris. Une fois, le chef jeunesse de la communauté crie a assisté à l’une des présentations. À un autre moment, des membres de la communauté crie ont visité l’exposition de photographie de 2 étudiantes qui avaient participé à l’excursion (Clarisa Mendoza et Margaret Thompson), à la galerie d’art Warren G. Flowers. Plusieurs membres de la communauté crie de Montréal étaient également présents. Ce fut un grand moment!

La tradition orale et les contes ont joué un rôle important dans la culture et les traditions des Premières Nations. Croyez-vous que la narration numérique pourrait constituer le prolongement de cette tradition dans le futur?

Jeffrey : Je crois que c’est possible. À Oujé-Bougoumou, il y a un magnifique institut culturel construit sur un concept architectural qui s’inspire des maisons longues traditionnelles et il y a des écrans partout. Les visages d’anciens apparaissent sur ces écrans, qui sont disposés en cercle. Les étudiants sont des liens vivants entre la tradition orale et les nouveaux médias. Même s’ils font généralement preuve d’une bonne écoute, nous devons parfois leur rappeler de laisser place au silence, puisqu’il ne signifie pas que la personne n’a rien à dire.

Avez-vous eu l’occasion de discuter avec l’une des communautés à propos de leurs institutions d’enseignement? La technologie fait-elle partie de leurs programmes?

Jeffrey : J’ai remarqué que l’utilisation des réseaux sociaux est très forte. Tout se passe sur Facebook. Les festins et les rassemblements sont organisés sur Facebook. Les gens commentent les activités, qui sont souvent des productions participatives.

Certains enseignants croient que la narration numérique devrait faire partie des options offertes aux milléniaux pour l’évaluation, compte tenu de leur intérêt pour la création, la communication et la collaboration. Qu’en pensez-vous?

Julia : Oui, je conçois aisément que la narration numérique puisse un jour remplacer des méthodes d’évaluation plus traditionnelles dans certaines disciplines. Plusieurs étudiants pourraient s’exprimer avec plus d’aisance dans ce contexte. Cependant, les exigences pratiques continuent d’exister au niveau institutionnel.

Jeffrey : C’est une possibilité. En tant que coordonnateur des études Nord-Sud, j’accompagne aussi des étudiants lors de séjours d’un mois au Nicaragua. La production d’un média fait partie de leur cours Projet d’intégration. Une difficulté perpétuelle concerne les différents niveaux de connaissances et d’habiletés numériques entre les étudiants. Il est difficile d’évaluer les aptitudes en termes de création de médias. Il faut développer des outils pour structurer la création des contenus. Les utilisateurs des médias numériques veulent que le résultat final soit bon et légitime. La quantité de travail investie dans les créations collectives (tous n’arrivent pas dans un projet au même niveau) et le résultat sont difficiles à évaluer, puisque les contributions individuelles peuvent varier grandement. Il faut aussi rester à l’affût des éventuels opportunistes dans le groupe. Au final, je trouve qu’il est préférable d’évaluer le processus plutôt que le résultat.

Un reportage vidéo de l’excursion à Waskaganish en 2012.

À l’issue de votre visite à Waskaganish, quel est l’impact de cet apprentissage expérientiel sur les étudiants?

Julia : Cette approche est l’une des façons les plus efficaces d’enseigner et d’apprendre. Moi-même, j’apprends tout au long du processus. Sur le terrain, les étudiants réalisent des apprentissages concrets au sujet d’Hydro-Québec, de la communauté crie et de l’environnement québécois, tout en développant des habiletés pour la communication ainsi qu’une autonomie. Les étudiants doivent préparer des repas, organiser le campement, se déplacer. Nous formons des cercles de discussion pour résoudre les conflits. Les étudiants ont l’occasion d’apprendre de plusieurs manières, ce que ne nous permet généralement pas le contexte de classe traditionnel. Nous apprenons à nous connaître individuellement pendant le voyage. Je trouve cela incroyable. Il m’arrive de m’arrêter et de me dire: « Ils sont vraiment en train d’apprendre! ».

Jeffrey : Les étudiants reviennent avec le sentiment d’avoir retrouvé un frère ou une soeur qu’ils ont perdu de vue depuis longtemps et ils se demandent pourquoi. En étant présents, en partageant notre humanité les uns avec les autres, nous faisons tomber bon nombre de barrières structurelles érigées entre nous. En fin de compte, cette expérience mène à une ouverture d’esprit, une bienveillance et une considération envers autrui. À chacune de nos visites, nous tâchons de déconstruire l’idée qu’il y a « nous et les autres », puisqu’un tel clivage n’existe pas.

Dernières réflexions

Il y a plusieurs idées préconçues à propos des milléniaux et de ce qui caractérise leur génération. Parmi leurs intérêts, nous entendons souvent qu’ils aiment créer, communiquer et collaborer (ce qui leur a valu l’appellation de génération C). Il est rafraîchissant de constater que les étudiants éprouvent autant d’intérêt pour une activité d’apprentissage expérientiel, même lorsqu’aucune évaluation n’y est rattachée.

Pour terminer, je tiens à remercier Jeffrey Barnes et Julia de Montigny de partager leurs activités inspirantes et je leur souhaite le meilleur pour l’organisation de leurs prochaines excursions!

1 commentaire(s)

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    Denis Chabot a écrit le 15 août 2017 à 11h01

    Un compte rendu qui confirme la tradition de l'excursion et du travail sur le terrain comme une pratique pédagogique engageante et inspirante. L'utilisation de la photo, de la narration et de la vidéo facilite l'intégration des toutes les formes d'apprentissages. Félicitations à tous les instigateurs de ces projets un peu fous qui dépassent le cadre institutionnel de l'offre de formation.

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