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Publié le 8 novembre 2017 | Multidisciplinaire

Pour une utilisation des TIC qui n’exclut personne: compte rendu d’une conférence de Paul Turcotte

Lors de la rencontre des REPTIC d’avril 2017, j’ai assisté à la présentation de Paul Turcotte intitulée « Pour un usage plus inclusif des TIC ». Paul est enseignant de philosophie au Cégep du Vieux Montréal et chercheur au Centre de recherche pour l’inclusion scolaire et professionnelle des étudiants en situation de handicap (CRISPESH). À l’occasion de la Semaine éducation médias 2017, dont le thème est « L’inclusion dans un monde branché », je vous présente le compte rendu de cette conférence.

Technopédagogie et pratiques inclusives

Pédagogie et technologie sont de plus en plus indissociables en milieu scolaire. Pourtant, selon Paul, « l’un des derniers terrains inexplorés de la pédagogie inclusive concerne la technopédagogie. » Il convient de s’interroger sur l’utilisation des outils technologiques en classe : peuvent-ils devenir des obstacles à l’apprentissage de certains étudiants?

Le caractère inclusif ou non inclusif des TIC en éducation concerne 2 aspects :

  • Technologique (leur accessibilité, pour que tous puissent s’en servir)
  • Pédagogique (la façon dont on les utilise)

La « deuxième fracture numérique »

La notion de fracture numérique désigne la disparité d’accès aux technologies. Cette fracture initiale est de nature économique. Les salles d’apprentissage actif disposent maintenant de prises individuelles pour que les étudiants y branchent leurs appareils, ce qui témoigne de leur accessibilité auprès d’une large frange de la population. Cependant, ce ne sont pas tous les étudiants qui en ont. Les laboratoires informatiques permettent de pallier cette disparité. Selon Paul, cette première fracture tend à s’amenuiser au Québec.

Depuis que les technologies occupent une place prépondérante dans les milieux éducatifs, on observe une deuxième « fracture numérique », cette fois en terme d’accessibilité. Les personnes en situation de handicap ont accès aux technologies, mais pas forcément aux bénéfices qu’elles apportent aux autres.

La façon dont on utilise les technologies, même si elles sont accessibles d’un point de vue technique, peut tout de même les rendre inaccessibles d’un point de vue pédagogique.

La (relative) accessibilité des documents numériques

Les documents numériques sont un bon exemple d’utilisation technologique qui peut devenir inaccessible, à notre insu.

Plusieurs étudiants recourent à des logiciels de synthèse vocale. Ils sont utiles pour aider les personnes ayant un handicap visuel ou des difficultés de décodage à la lecture (dyslexie, TDAH). Par contre, la numérisation des documents ne doit pas se limiter faire d’un ouvrage papier une image numérisée que l’on remet aux étudiants en format électronique.

Pour que la démarche soit réellement inclusive, elle doit porter une attention particulière à la conception initiale du document.

Par exemple :

  • Pour marquer les titres et les intertitres, il ne faut pas simplement grossir les caractères, car le logiciel de synthèse vocale ne détectera pas les changements de section. En utilisant plutôt les styles prédéfinis, le logiciel pourra interpréter correctement les changements de chapitre ou de section.
  • Les images ne peuvent être interprétées par synthèse vocale, à moins d’ajouter un texte alternatif dans les métadonnées du document.

Deux documents peuvent donc avoir l’air identiques sur papier, mais la manière dont ils sont conçus fait toute la différence.

Il existe une fonctionnalité dans Word qui permet de vérifier l’accessibilité après avoir produit un document. À la manière d’Antidote, l’outil analyse le document et repère des passages où des améliorations pourraient être apportées pour l’accessibilité. [Note de l’auteure : Angie Stevens, alors éditrice pour Profweb, a rédigé un tutoriel à ce sujet.]

L’option « Vérifier l’accessibilité » dans Microsoft Word. Le tutoriel complet se trouve dans cet article.

Une autre considération concerne la conformité des versions. Une lecture en format numérique est plus accessible que dans un livre et offre plusieurs bénéfices supplémentaires. Les étudiants qui téléchargent le document peuvent modifier les interlignes ou la grosseur des caractères pour faciliter la lecture. Or, ces changements affectent la pagination. Une solution consiste à insérer une pagination à même le texte.

Un exemple de pagination à même le texte (en jaune). Peu importe à quelle page du document le texte se trouve, la « page réelle » (ou absolue) est indiquée entre crochets. La pagination pourra être lue par synthèse vocale.

La multiplication des versions peut aussi s’avérer problématique. Une manière de l’éviter consiste à utiliser des outils collaboratifs ou infonuagiques, qui permettent de travailler à plusieurs dans un même document.

Malgré ces quelques écueils possibles, Paul encourage les enseignants à fournir des documents numériques dans un format ouvert (contrairement aux fichiers PDF qui ne permettent pas aux étudiants d’en modifier le contenu). Les bénéfices supplantent largement les désavantages. Il existe plusieurs licences Creative Commons pour protéger les productions intellectuelles des enseignants.

Normes et outils pour une meilleure accessibilité web

Avec la multiplication des ressources en ligne, il peut sembler plus simple de fournir aux étudiants un lien vers un contenu pertinent. Cependant, les pages ou les applications web ne sont pas toutes accessibles à la navigation par synthèse vocale.

Certains étudiants ont besoin de réduire les distractions visuelles pour optimiser leur concentration. Si une page web contient des publicités animées, cela crée un obstacle pour eux. Il existe des bloqueurs de publicité ou des filtres qui font seulement apparaître le texte.

Paul rappelle que les établissements doivent veiller à ce que les logiciels et plateformes d’apprentissage qu’ils fournissent soient accessibles. Cette considération doit s’inscrire dans une politique d’inclusion, au même titre que les considérations pour l’aménagement physique des lieux. Les collèges doivent également offrir aux intervenants l’accompagnement nécessaire à la mise en place de bonnes pratiques.

L’Initiative sur l’Accessibilité du Web (Web Accessibility Initiative) offre des recommandations pour l’accessibilité du web. Il existe aussi des normes québécoises pour l’accessibilité des sites web ou des documents téléchargeables.

Comment assurer une accessibilité pédagogique ?

La conception universelle de l’apprentissage (CUA) s’inspire de la notion de design universel en architecture, soit l’idée de concevoir d’emblée une structure qui réponde aux besoins du plus grand nombre d’usagers possible.

Pour toute démarche pédagogique qui sous-tend l’utilisation des TIC, il faut se demander : « Y a-t-il une plus-value à l’utilisation de la technologie au regard de l’objectif pédagogique poursuivi? » Souvent, la réponse est positive. Il faut alors s’assurer que la technologie ne devienne pas une barrière supplémentaire pour certains étudiants.

Une pédagogie inclusive implique d’anticiper la plus grande diversité dans la conception du cours : diversité des besoins, des étudiants, des préférences cognitives… Pour répondre à cette variété de besoins, il faut offrir une variété d’options :

  • De représentation (plusieurs formats de document, de médias : texte, vidéo, organisateur graphique)
  • D’action et d’expression (modalités d’évaluation variées pour démontrer une même compétence : examen écrit, exposé oral, vidéo, affiche)
  • D’engagement (situations d’apprentissage authentiques : jeux de rôles, mises en situation, expérience terrain)

Bien sûr, il faut tenir compte des prescriptions ministérielles. Par exemple, Paul n’a pas le choix de demander une dissertation comparative à ses étudiants de philosophie. Cependant, certaines contraintes peuvent être éliminées :

  • La dissertation peut se faire ailleurs qu’en classe.
  • L’utilisation d’Antidote ou de toute autre forme d’aide technologique pour corriger les fautes est permise pour tous.
  • Les étudiants peuvent intégrer des éléments multimédias dans leur texte, ce qui constitue une valeur ajoutée à l’exercice de dissertation.
  • Paul a aussi essayé le wiki avec ses étudiants. L’historique de construction a permis de suivre la progression des étudiants, éliminant la « situation de handicap » consistant à écrire en classe, dans un temps donné, sur une question donnée.

Paul admet que sa première expérimentation avec le wiki n’a pas eu le succès escompté. Les étudiants devaient apprivoiser une plateforme plus ou moins conviviale tout en apprenant la dissertation. Cela a créé un effet de surcharge cognitive pour plusieurs d’entre eux. Il rappelle que même si la technologie peut agir comme un facilitateur, elle peut aussi devenir un obstacle pour certains étudiants.

Il y a plusieurs façons de réfléchir à l’utilisation des technologies en lien avec la situation de handicap, pour faire en sorte que la pratique technopédagogique ne devienne pas révélatrice de handicap.

En terminant, le CRISPESH souhaite investiguer les classes actives prochainement, pour déterminer dans quels cas et de quelles façons elle favorise ou nuit à l’apprentissage des étudiants avec un TDAH.

Pour visionner la conférence de Paul Turcotte

Conférence « Pour un usage plus inclusif des TIC » de Paul Turcotte, présentée lors de la Rencontre des REPTIC d’avril 2017.

1 commentaire(s)

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    Nicole Perreault a écrit le 10 novembre 2017 à 16h48

    Merci pour cet article qui reflète bien le potentiel du numérique pour favoriser des pratiques inclusives, dont celles qui permettent aux étudiants avec des besoins particuliers de participer pleinement aux activités d'enseignement et d'apprentissage de leurs cours. Le recours au wiki pour suivre la progression des étudiants est une stratégie pédagogique qui s'apparente au concept de portfolio de portfolio d'apprentissage, une approche que je préconise pour toutes les clientèles étudiantes du réseau collégial. Bravo !

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